Tuesday, September 23, 2008

Réconcilier Main Street et Wall Street

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By YANNICK MIREUR

Soudain, le duel Obama-McCain perd de son intérêt. Le coup de grisou qui a soufflé comme des quilles les plus grands noms de la place financière de New York relègue le jeu politique à un théâtre assez secondaire. S'ajoute à cela la difficulté de mesurer l'ampleur de la crise financière. 400 milliards de dollars - soit le déficit budgétaire annuel américain ? Plus ? Impossible de faire face sans coordination internationale ? Nul ne le sait. Ce qui est certain, en revanche, et rend aux responsables politiques américains toute leur importance, c'est que la crise de Wall Street impose de s'atteler très sérieusement à la question économique récurrente du XXe siècle : l'équilibre entre Etat et marché. En d'autres termes, dans un pays marqué par une angoisse qui monte comme une inexorable marée, il devient vital de réconcilier l'économie « réelle » et une économie financière emportée par sa fuite en avant - produits gagés sur des crédits immobiliers et autres actifs, dont la sophistication n'a d'égale que le risque qui lui est inhérent, « effet de levier » qui gonfle la valeur des actifs au bilan et crée un endettement disproportionné. Latente depuis que l'innovation technologique et la mondialisation érodent le contrat social du New Deal (classes moyennes de propriétaires, relative équanimité de revenu, garanties sociales fournies par les grands groupes), cette question s'impose désormais, à l'heure d'une élection qui est déjà historique.

Le phénomène auquel on assiste met un terme à plus de vingt ans « d'exubérance irrationnelle », pour reprendre l'expression d'Alan Greenspan. Jusqu'aux années 1980, les produits financiers se limitaient pour l'essentiel au secteur bancaire et restaient assez solidement enchâssés dans l'économie industrielle et les actifs tangibles. Il y a eu ensuite un découplage et une période historique- ment unique de développement de l'industrie financière marquée par trois éléments : la libéralisation et la généralisation de l'activité boursière, la multiplication de produits financiers complexes et une valorisation de titres détachée des réalités économiques - la bulle Internet en est l'exemple achevé. La création de richesse par le commerce de produits financiers a installé les départements d'investissement des banques et les fonds d'investissement dans la vie économique, et s'est accompagnée d'une dissémination du risque. L'essor des activités financières des assureurs a aussi joué dans la financiarisation de l'économie, qui a ringardisé les activités productives classiques. La titrisation est devenue emblématique d'une économie financière aux fondations de plus en plus fragiles, cachant des créances insolvables dans un pot-pourri au contenu de plus en plus incertain, et que se repassent les établissements (banques, fonds et assureurs) comme un mistigri jusqu'à ce que l'un trébuche, entraînant les autres avec lui.

La crise du crédit hypothécaire fut le signal. Mais la dissémination du risque via le crédit et les mécanismes de refinancement des prêteurs, et l'érosion du facteur confiance a révélé ses effets au-delà de Fanny Mae et Freddie Mac. Cycle ou, comme le craignent certains, disparition de la banque d'investissement indépendante née dans l'entre-deux-guerres ? Le plus important sans doute est que se retrouvent économie financière et économie de la production, après le grand découplage des années 1980, 1990 et 2000, et que l'Etat crée de nouvelles règles d'encadrement du marché. Les disparités de revenu qui stigmatisent les dérives de la finance américaine, dont l'Etat fédéral tente d'amortir les conséquences en intervenant spectaculairement (nationalisation de Freddie et Fanny, garanties aux repreneurs de Bear Stearns et crédit à AIG), imposent un réexamen sérieux du rôle de l'Etat pour réguler l'économie financière et prévenir un défaut de liquidité, qui grippe le reste de l'économie.

Le discours des deux candidats écartant le recours à des fonds publics rejoint celui du secrétaire au Trésor Paulson, ancien patron de Goldman Sachs, sur les réticences à créer une culture du sauvetage public déresponsabilisant les banques. Lehman a payé pour les autres... Or, non seulement le recours à l'argent du contribuable - qui requiert une décision du Congrès - paraît indispensable, mais ce qui se joue est la capacité des dirigeants politiques américains à apporter des solutions aux excès exubérants de Wall Street pour protéger l'« American way of life » de Main Street, c'est-à-dire les Américains ordinaires, et en premier lieu les classes moyennes et démunies, premières victimes des créances pourries qu'elles ont souscrites et que le « système » a encouragées. Le marécage de l'Amérique profonde sublimé en crédit doré par les as de Wall Street : ce scénario (raccourci) prend fin.

Il appartient aux politiques d'élaborer une politique d'intervention comme les Etats-Unis la connurent au début du XXe siècle et après 1929, et recréer les conditions d'une distribution plus homogène des revenus que la finance américaine a contribué à altérer. Le chemin d'une restauration est « simple » : restructuration, priorité à l'éducation pour adapter les classes moyennes à l'économie du savoir.

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